| Télérama, 8 avril 2009 |
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Vestiges de la frontière Pascal Bastien a arpenté les 451 kilomètres communs à la France et à l'Allemagne, balisés d'anciens postes de douane, barrières… C'est une Fiat des années 60, quelque part à la frontière alsacienne. Elle est livrée aux regard scrutateur de deux douaniers, symboles d'une autorité policière indiscutable. On devine juste, à l'intérieur, le visage des passagers. Parmi les trente-cinq photographies en noir et blanc de la série "Entre Deux", de Pascal Bastien, ce cliché est le seul à montrer une époque révolue : celle d'avant-Schengen, convention signée en 1990 par l'Allemagne, le Benelux et la France et étendue ensuite aux autres membres de l'Union européenne, qui mettra peu à peu fin (ou presque) aux contrôles aux frontières. Pourtant, la photo date… de l'été 2006. Des pavés disjoints et une moitié de fenêtre encadrent la scène. "C'est une photo dans une photo, explique l'artiste, regard bleu malicieux sous des sourcils broussailleux. "Elle orne le mur du minimusée de la Douane de Neulauterbourg (Palatina), installé dans l'ancien poste frontière." Photographe de presse réputé, Pascal Bastien a eu l'idée de collecter les vestiges de la sur l'ancienne ligne de démarcation entre France libre et France occupée. "En allant sur des lieux qui ont existé et n'ont plus aucune réalité physique, j'ai compris qu'à côté de chez moi une autre réalité était en train de disparaître. Une frontière n'est pas seulement une ligne sur une carte ; elle est aussi un fait administratif. Quand l'administration ouvre la frontière, elle en signale la fin. " Sur les traces des lieux charnières d'hier, rappels en filigrane de soixante-dix ans de conflit franco-allemand, Pascal Bastien se livre à un travail "archéophotographique". Et prend le contre-pied de la photo de presse, qui multiplie les personnages et les signifiants. "Je suis parfois resté deux heures sans croiser personne. Ce n'est pas une frontière très vivante, entre le Rhin canalisé et les grands champs de céréales de la Sarre. Rien à voir avec la frontière belge, où les villes se touchent de part et d'autre. " Lui qui "aime zoner" s'attache à l'apparence ingrate des postes de douane laissés à l'abandon, à leurs plafonds mités, aux stores gondolés sur des fenêtres condamnées. Et fait parfois des rencontres inattendues, comme ce propriétaire chatouilleux d'un ancien poste-frontière qui le chasse de son territoire. "Côté français, les postes de douane ont été souvent fermés et rendus au département. Une partie a été détruite. La dégradation du temps se lit sur les lieux. Les Allemands s'amusent plus : les postes ont été revendus et transformés en échoppes, en maisons, en restaurants." Tel riverain a repeint ses volets en barrière zébrée, tel autre pose devant sa demeure où est accroché l'écriteau "Altes Zollhaus" ("ancienne douane"). A côté de l'absurdité d'une barrière rouillant en forêt ou de drapeaux déchirés flottant au vent, Pascal Bastien saisit la fraîcheur d'une rivière anonyme ou la rencontre des macadams français et allemand, entre gris clair et gris foncé. Les photographies sont réalisées à l'argentique, en format carré. "Le carré amène à se concentrer sur un point central, note cet admirateur du cinéaste Ozu et de la culture japonaise du détail. Enfant, on peut regarder une fourmi pendant dix minutes, ce qu'on ne sait plus faire adulte. La photographie peut restituer cette faculté de contemplation." Ancien des Arts déco, de Strasbourg, Pascal Bastien fait des infidélités régulières au photojoumalisme pour s'attarder sur les petites choses du quotidien, comme dans sa dernière exposition "L'odeur du bois mouillé", balade en "images dans les Vosges. "C'est un passionné, résume un collègue. Pour les photos que nous autres faisons dans l'urgence, il est capable de venir après avoir marché 2 bornes avec une chambre encombrante, parce qu'il trouve important de faire les choses autrement." "Entre deux" trouve un écho particulier en Alsace. L'association Sur les sentiers du théâtre et la compagnie colmarienne Pandora avaient quant à elles sillonné les cantons de Seltz et de Soultz-sous-Forêts pour collecter des témoignages en français, en allemand et en alsacien sur le même thème. Ils seront lus lors de l'inauguration de l'exposition à Wissembourg. Catherine Piettre |
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